Géographie d’une personne, Arnaud, sonorités des Balkans

Séduite par la puissance des quelques images de son film qui avaient filtrées sur des teasers intrigants, j’avais fini par me dire que, découvrir le personnage en chair et en os serait sûrement loin d’être une rencontre intéressante.

J’ai rencontré Arnaud par une de ces rares après-midi de Mars gorgées de lumière. Les terrasses bondées de Caen m’avaient remplies de bonne humeur et d’énergie. L’euphorie du retour à la ville. Mon sac à dos sur l’épaule, j’ai eu l’impression de plonger corps et âme dans un nouveau voyage. Arnaud est passionné par son sujet, et son engouement est très vite contagieux ! Parole généreuse, de celle qui peut te propulse à des kilomètres en quelques mots bien choisis. En repartant, mon esprit était engourdi de centaines d’images et de sons, flottants loin d’ici, dans ces pays qu’il m’a contait avec tant de bouillonnement.

ligne tous à la plage

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Tu-fais-quoi-dans-la-vie ?

Si je te dis que j’ai le souhait de créer des ponts entre des faits de société et des spectateurs en apportant de la connaissance tu me tapes ? Plus sérieusement, après avoir été monteur vidéo, je dois bien avouer que la suite de ma profession est restée un peu floue mais je suis très attiré par le documentaire dans toutes ses formes. C’est un milieu terriblement vaste donc la définition dépend des sensibilités de chacun. Dans mon cas, il faut évoquer l’importance des interviews que j’ai mené pendant mes premières recherches. Un réel savoir se dégageait et je pense avoir envie de transmettre ces connaissances à travers le langage du cinéma. J’aime l’idée que le public s’informe, apprenne, et dans ce cas, développe sa culture du monde. Donc, dans la vie, je suis assez curieux et j’aime rencontrer des gens. Et maintenant j’ai envie de parler. Je ne tiens pas à ce que l’on gobe tout ce que j’ai à dire mais au moins de créer l’opportunité de considérer d’autres points de vues, le miens comme celui de mes intervenants. Sinon, je traine en terrasse comme tu as pu le voir, je bois du café le jour et de la bière et du vin la nuit, parle philosophie, musique, voyage, littérature etc…

 

 

“A current Past, un documentaire sur la musique des Balkans”, tu nous présentes le projet ?

Je réalise un long métrage documentaire sur des courants de musiques traditionnelles dans la région des Balkans. C’est mon premier film et c’est très excitant! Il se situe dans trois pays : Bulgarie, Bosnie-Herzégovine et République de Macédoine. J’ai fais le parti pris de traiter le sujet avec une certaine distance, n’étant pas ethno-musicologue, ni même cinéaste, j’ai envie de poser ce film comme un simple constat de ce que j’ai expérimenté, de ce qui demeure encore vivant (très vivant!) dans cette région d’Europe. Cela passe par le folklore, des choeurs de voix, l’appréciation de danses traditionnelles et de très vieilles chansons, avec comme fil rouge ce que ces domaines peuvent offrir en bénéfices à nos sociétés contemporaines. Je me suis donc aussi intéressé à la manière dont certains artistes s’amusent avec ces codes traditionnels pour les faire coller à de la musique plus actuelle. Et c’est en ce sens où j’aimerais que le français qui voit ce film (ou le normand que je suis) puisse se demander ce qu’il est advenu de son propre patrimoine et qu’il arrête de taper sur ses voisins. J’ai eu besoin de deux années de recherches, 8 mois sur place, changer un nombre incalculable de regard pour commencer à entrevoir la direction et la forme du film, cela engage de longs processus avec ses hauts et ses bas. C’est une expérience vraiment unique.

 

Comment le voyage nourrit-il ton travail ? Pourrais-tu être autant inspiré en travaillant en France par exemple ? Être à l’étranger a t-il un impact sur ta créativité ?

Et bien, si on part d’un récit d’expériences, la perte de repère permet de se rattacher aux choses qui nous caractérisent réellement, à savoir des êtres humains. Lorsque tu es seul, livré à tes désirs, il est rare que tu en prennes la direction opposée. C’est en cela que le voyage est intéressant selon moi. D’abord être livré à l’inconnu, sortir de la zone de confort puis faire de ces découvertes une nouvelle partie de soi. Mais le problème avec le documentaire, si c’en est un, est qu’il aurait tendance à vouloir toujours objectiver. Pour ma part, j’ai brisé mes idéaux et suis allé voir de l’autre côté (un côté un peu moins glorieux peut-être) et ça peut faire mal évidement. Donc il faut savoir faire des choix et celui que je fais n’est qu’une transmission à la fois des émotions que tu reçois lorsque tu pars découvrir des musiques étrangères et aussi des réflexions auxquelles ces expériences nous amènent. Après, en France, oui, je pourrais être inspiré évidemment. Mais il y a deux choses. Premièrement en voyage, quand tu quittes tout pour te tirer ailleurs, tu n’as pas de factures à payer, tu n’as pas d’obligations administratives ou sociales, tu ne travailles pas, pas de téléphone, donc étrangement la vie est beaucoup plus légère et en un sens cela laisse plus de place à la créativité. Tu prends le temps d’écrire, de faire de la photo, de découvrir et puis c’est enrichissant alors il y a une grande motivation qui se crée en toi. C’est le premier point. Deuxièmement, en France… j’ai l’impression que le pays est bloqué. Je ne sais pas si c’est 2017, si c’est la Normandie ou si c’est simplement moi mais la dynamique n’est absolument pas la même. Je compte de plus en plus avancer sur ça à l’avenir.

Citation, Marjan Jovanoski © Arnaud Lanouiller

Citation, Marjan Jovanoski © Arnaud Lanouiller

Comment les Balkans sont-ils devenus le centre de ton travail ?

J’ai vraiment pris conscience des Balkans lorsque je vivais à Paris. Il y a eu cette vague de ce qu’on peut appeler le « Balkans Beat » où beaucoup de formations avec des cuivres ou simplement des DJ ont importé ces saveurs très orientales et festives dans les soirées. C’était très amusant! Puis, j’ai commencé à regarder les films de Tony Gatlif, Emir Kusturica, ce qui était vraiment exotique pour le français que j’étais. Alors, curieux et avec très peu de recherches préalables, j’ai voulu voir sur place. J’ai fais deux fois 12.000Km en voiture (j’avais un bilan carbone à rattraper, sic!), j’ai découvert l’avion puis mon expérience a construit le film petit à petit, j’ai vraiment l’impression d’avoir apprécié un autre Balkan, loin de ce dont on a accès en France et surtout beaucoup plus riche que ce que les préjugés croient.
Je suppose que cela aurait pu être n’importe où mais ça a été là-bas, dans les Balkans et énormément en Macédoine (bigup!). Je m’y suis confronté pour découvrir des musiques qui me parlaient, j’ai vraiment souhaité comprendre d’où cela venait, essayer d’aller au plus loin dans les origines, aux carrefours de multiples influences. Je dis cela parce que cette région d’Europe est à la croisée des chemins et a donc subit beaucoup de passages et de répressions sur ses terres, loin de l’histoire du petit français bien protégé que je suis. Et à force, on ne vie que pour cela. Le plus rageant réside dans la méconnaissance de ces pays et les présupposés qui en résultent. J’ai beau être loin de tout savoir car je n’en suis qu’au début mais en toute honnêteté, le peu que j’ai appris fait que cette région est digne d’un grand intérêt, et pas seulement musical, mais sur le plan humain aussi. Pour cela, j’ai vraiment le souhait de créer de l’échange avec cette région, pour l’instant cela passe par le cinéma. La suite, je ne sais pas…

 

Danseurs de Horo (danse traditionnelle) à Bitola © Arnaud Lanouiller

Danseurs de Horo (danse traditionnelle) à Bitola © Arnaud Lanouiller

Quel lien entretiens-tu avec la musique ? Es-tu toi même musicien ?

Je fais partie de ceux, et je pense que beaucoup de gens de ma génération comprendront, qui ont fuit le poste de télévision pour la musique. J’ai toujours été fasciné par les effets que cela me produisait dès le plus jeune âge. Mais je reste un auditeur, c’est déjà beaucoup. Je m’essaie à la guitare depuis un an ou deux, j’aimerais maitriser le chant dans son excellence mais je préfère constater la réelle maîtrise des artistes qui me passionnent 🙂 Enfin, j’éprouve comme une grande foi dans la musique, ou dans LES musiques, bien plus que dans tout autres domaines artistiques, c’est très personnel comme jugement. Ce qu’il est possible d’y recevoir comme émotions… comment cela te rapproche de la personne qui t’a transmis ces émotions… tu ne le retrouveras nulle part ailleurs, cela peut être très fort et d’autant plus fort si ses musiques viennent vraiment de loin, dans le temps.

Paysage Galitchnik, Macédoine © Arnaud Lanouiller

Paysage Galitchnik, Macédoine © Arnaud Lanouiller

 Qu’as tu appris d’essentiel en travaillant dans ces pays ?

À peu près l’inverse de ce que l’on t’apprend en France et que rien ne sert d’être ponctuel! Ahahaha, non je plaisante… C’est important la ponctualité. Mais quelque part, essayer de moins théoriser les choses et être plus dans l’action. Il faut vivre! J’oubli toujours de préciser que ces pays sont dans le besoin. Et pourtant, malgré leur situation politique et économique, je mettrais ma main à couper qu’ils savent mieux s’amuser et jouir de la vie que nous. Étrange hein. Donc accepter la spontanéité, les imprévus, mettre le mal de côté sont des choses sur lesquels il me faut encore travailler. Et puis, je me trompe peut-être, et je voudrais éviter de trop catégoriser, mais une grande partie des gens que j’ai rencontré semblent prendre la vie bien plus simplement que nous qui avons tendance à toujours vouloir complexifier. Je me méfie du « overthinking » maintenant. C’est vraiment intéressant, la légèreté. Parfois, j’ai le sentiment que cela cache quelque chose de plus sombre, parfois, j’arrête d’y penser.

 

Te vois-tu exercer un autre emploi ?

Et bien, en job alimentaire, j’ai été serveur. Mais comme ce métier me fait me sentir inutile à la société, je deviens fou et fais n’importe quoi avec les clients, comme ça je devenais utile. Maintenant, je suis livreur de pizza. C’est nul, pas gratifiant du tout mais au moins je fais du scooter et je fais le con sur la route avec d’autres livreurs. Mais j’vais essayé d’arrêter ce genre de métier… Le truc c’est que cinéaste ça ne se décide pas. Si tu as envie de l’être, il faut le voir sur de longue période, comme 10 ou 20 ans à savoir si ça marche ou non et si tu y trouves ton compte. Donc pour l’instant, il m’est impossible de me voir exercer un autre métier. Sinon diplomate dans un monde de bisounours, ça doit être bien ça.

 

La minute philosophique, un petit mot sur le travail ?

Je n’aime pas ça. Et je comprends de plus en plus que l’on dise que les « jeunes » ne veulent plus travailler. Ma vocation n’est pas d’enrichir quelqu’un de plus riche que moi donc j’ai de gros soucis avec ce qu’on appelle le travail aujourd’hui. Alors j’essaie tant bien que mal de faire de ma passion mon métier, ce qui est très complexe aussi au point de vue de l’engagement personnel, sans même parler financier. Mais de base, je pense que le travail doit avant tout servir la personne qui accompli les tâches et si ce n’est pas possible au moins être utile au bien commun.

Spectateurs à Dratchevo, Macédoine © Arnaud Lanouiller

Spectateurs à Dratchevo, Macédoine © Arnaud Lanouiller

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